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Flattr-ies et Kurbettes

lundi 28 juin 2010, par Davduf, Fil

Peter Sunde est un Suédois marrant : animateur à une période de The Pirate Bay et condamné à ce titre à un an de prison et une amende de 30 million de couronnes (il a fait appel), il vient de lancer un nouveau projet de partage sur Internet : flattr. Cette fois, on ne partage plus les contenus, mais... l’argent. L’histoire dit que ça faisait trois ans que lui et son équipe travaillaient sur la bête. Et on nous avait rien dit.

Le principe de flattr est de promouvoir sur le net une circulation volontaire de micro-paiements, avec des contraintes minimes permettant d’espérer qu’à terme ces dons iront valoriser le travail créatif. Un projet similaire à celui de la Société d’acceptation et de répartition des dons (SARDhttp://www.sard-info.org/ ), dont on attend avec impatience la mise en place [1]

Faut-il faire un dessin ? Quel qu’il soit, le travail créatif a parfois bien du mal à se trouver un « modèle économique » sur le net. C’est tout l’enjeu de flattr. Et on l’avoue et le savoure sans détour : qu’un début-de-prémices-d’alternative-possible-(on-est-encore-sûr-de-rien) puisse venir du côté des flibustiers scandinaves n’est pas pour nous déplaire. L’imagination au pouvoir vs l’arsenal du pouvoir.

Par travail créatif, flattr entend textes, musiques, vidéos, sons, logiciels, et « le reste ». La force de flattr réside aussi là : il ne se cantonne pas à un secteur. flattr prend en compte nos usages : dans une journée, nous sommes tour à tour lecteur, puis geek, puis mélomane. Dans une journée, on peut saluer le travail de gens bien différents. C’est pourquoi, en fonction des besoins et des secteurs, le tout-gratuit ne peut être la réponse-à-tout et le système du tout-payant la réponse (viable) à rien.

Comment ça marche ?

Du côté du flatteur (celui qui donne) :

  1. Vous ouvrez un compte flattr. Versement minimum : 2 euros.
  2. Vous décidez du montant mensuel que vous voulez dépenser (par exemple, vous avez placé 10 € sur votre compte, vous décidez de distribuer 3 € par mois, ce qui vous fera trois mois et dix jours, dévaluation estivale de l’euro ou pas...).
  3. A chaque fois que vous croisez un bouton flattr sur un site qui vous plaît, votre index obéit à votre cœur, vous cliquez, et vous flattez. Si vous ne flattez qu’une fois en un mois, alors vous donnerez beaucoup (3 euros) à une seule personne/site/groupe. A l’inverse, si vous avez le clic fou, vous donnez peu à beaucoup de gens. Si on reprend l’exemple des trois euros, si vous cliquez dix fois dans le mois, cela fera : 3 € / 30 clics = 33 centimes par flattrie. Reprenons — en le flattrant, ça va sans dire — ce qu’a magistralement démontré un dénommé Arkados : « C’est ça, tout l’intérêt de flattr : ce n’est pas un don unique pour un tout, mais une multitude de dons pour autant de choses différentes ! »
  4. Un écran de contrôle vous dit où vous en êtes à tout instant dans vos contributions.

Du côté du flatté (celui qui reçoit) :

  1. Vous ouvrez un compte. Car, la philosophie flattr, c’est : pour donner, je reçois. C’est Jean de La Fontaine dans l’(hyper)texte : « Apprenez que tout flatteur / vit aux dépens de celui qui l’écoute / cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »
  2. Vous faites savoir par la présence d’un bouton flattr sur votre site que toutes les flattries sont désormais les bienvenues. (Le bouton s’installe avec un simple morceau de javascript. Si vous utilisez un CMS, il existe probablement déjà un plugin qui le fait pour vous. Pour SPIP, rendez-vous dans quelques jours. Le plug in est route, le temps de régler deux/trois bricoles.

Comme le dit Damien Clauzel (doublement flattré par nos services), l’une des clés du système social de micropaiement proposé par flattr est que « le mode opératoire doit être le plus simple possible, pour éviter les barrières ; les utilisateurs doivent avoir une vision et un contrôle clairs de leurs finances ».

OK, mais ensuite ?

Ce réseau de microdons marchera, ou pas, selon qu’il convaincra suffisamment de personnes de répartir deux ou trois euros chaque mois en flatteries auprès de leurs musiciens, dessinateurs, blogueurs, écrivains, ou codeurs préférés pour que cela rapporte plus que des clopinettes à certains.

Ca ne va pas être aisé. Un calcul simple : pour tirer un SMIC de flattr, combien faut-il recevoir de flattries ? En supposant que le participant moyen verse 2 euros par mois et ne flatte qu’une personne par jour, on arrive au résultat de 10 000 flatteurs par mois. Et encore, sans compter qu’à partir d’un certain revenu, il faudra commencer à payer des taxes. Le calcul rejoint la théorie de Kevin Kelly, comme quoi, pour vivre de sa création, il faut à un artiste 1 000 Vrais Fans, le Vrai Fan étant défini comme quelqu’un qui achète systématiquement tout ce que vous produisez. (Lire aussi http://www.kk.org/thetechnium/archi....)

Donc, financièrement, on oublie ; pour 99,99... % des gens, flattr ne remboursera jamais le temps passé à créer des « things » sur flattr — ni même à installer flattr. Tant que la contribution se décide sur une base volontaire, les sommes mises en œuvre ne peuvent qu’être dérisoires (à part peut-être pour Peter Sunde et ses copains, dans le rôle de la banque centrale). Parions toutefois que le système fera émerger trois ou quatre stars dont tout le monde parlera avec envie. Sur son blog, flattr évoque de « nombreux utilisateurs » qui ont déjà perçu 100€ et des « centaines » qui ont touché une « certaine somme » (sachant que 10€ est le minimum pour percevoir des dons) mais, convenons-un, les chiffres avancés restent modestes.

On est loin de la contribution créative théorisée par Philippe Aigrain. Cette contribution qui, en étant obligatoire, lèverait immédiatement beaucoup d’argent (« de 1,2 à 1,7 milliard d’euros par an »), permettrait de remplir (un peu) les poches de (beaucoup) d’artistes et de créateurs, plutôt que de faire rouler des euros dans la besace des fournisseurs d’accès ou des sociétés de flicage, comme le font Hadopi et son pare-feu Open-Office.

Autre critique, plus idéologique : le système alimente les kurbettes, c’est-à-dire une déférence devant la créativité, en reposant sur le mythe de l’Auteur seul face à son œuvre. Un mythe nuisible dans bien des secteurs de la créativité où il n’a tout simplement pas de sens, comme par exemple dans le logiciel libre — mais pas seulement. Les deux auteurs de cet article ne sont d’ailleurs pas entièrement d’accord sur ce point (c’est la beauté des textes écrits à quatre mains). Car tout dépend du champ de la création. Parfois exercice solitaire, parfois fusion commune des esprits, etc. Mais le propos, ici, est bien celui-ci : comment fait-on pour s’en sortir un peu à l’heure du numérique, où chacun perçoit que les notions d’auteur, de diffuseur, d’éditeur, et même le travail des marchands a basculé.

Quoi qu’on en pense, flattr peut être amusant. Si on le considère non pas comme une source de revenus (dans tes rêves), mais comme une nouvelle expérience de monnaie alternative, à l’image du Whuffie de Cory Doctorow. Quand on est content d’avoir lu un truc ou écouté un machin, on envoit un feedback ; ça existait déjà sous la forme d’un commentaire sur le forum, ou d’un « j’aime » ; on peut maintenant soutenir pécunièrement avec une flattrie. Le compte de la personne flattrée s’enrichit de quelques centimes, qu’elle utilisera à son tour pour flattrer d’autres personnes. Le whuffie circule ainsi, interactivité à deux balles comme les « poke » de Facebook ou les « kudos » de feu Ohloh, mais interactivité tout de même.

Portfolio

Notes

[1] A noter que d’autres projets de plate-formes de micropaiements existent, comme Yooook, Moozar, Shagaï, Ulule et Kashingle, ou encore MCN, lancé par Rue89. Le 20 juin dernier, une table ronde était organisée à Paris sur le sujet. A l’image de son intitulé, ça rigolait pas : Financements innovants pour la création à l’ère du numérique. Sans oublier le fameux « bouton Paypal » qui fleurit un peu partout.